Pour toi Sandra
Derib, Mouvement du nid, 1996

Après Jo, bande dessinée de prévention sur le SIDA publiée par la Fondation pour la vie en 1991, Derib récidive avec Pour toi Sandra, BD portant sur l’enchaînement de la prostitution publiée par le Mouvement du nid dont l’intervention éducative et sociale auprès des prostitué(e)s est connue. La cible des deux albums est la même : des lecteurs adolescents que l’on suppose alors être en situation potentielle de risques du fait même de leur adolescence, et qu’il faut donc informer pour les aider à ne pas tomber dans ces précipices. La forme est également la même : une BD de qualité professionnelle qui présente une histoire de vie au trait plus que chargé qui n’épargne au lecteur aucune des dérives, des horreurs possibles ou des faces cachées du problème, suivie d’une dizaine de pages proposant lexiques, informations complémentaires et adresses.
Pourquoi pas. Effectivement, la BD peut être un outil efficace d’information et d’incitation à la réflexion. Mais pourquoi vouloir didactiser ces albums en y joignant tout cet appareillage scolaire auquel il ne manque que le QCM pour vérifier la mémorisation du message ? On peut pourtant penser qu’une production artistique exigeante (et Derib est un professionnel exigeant, ce n’est pas de la sous-BD mal faite) se suffit à elle-même pour proposer le partage d’émotions, de sentiments, de pensées. Le Guernica de Picasso n’était accompagné d’aucun livret pédagogique sur la guerre d’Espagne, le Déserteur de Vian d’aucune plaquette explicative, et en ce qui concerne les BD le Maus de Spiegelman n’a pas besoin d’annexes techniques portant sur les camps de concentration pour que le lecteur en perçoive toute l’horreur, et L’avenir perdu de Goetzinger parle du Sida sans prêcher pour l’usage des préservatifs à chaque vignette.
Malgré cette importante réserve, ces deux albums peuvent aider leurs lecteurs à réfléchir. Mais à quand des BD de préventions sans stéréotypes, sans annexes didactiques, donnant dans la nuance et la subtilité plus que dans le pilonnage de messages, et laissant une part d’imaginaire et d’émotion intime à leurs lecteurs ?

François Chobeaux


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