VEN566 - Éducation nouvelle à l’école publique
Face au péril populiste : redonner du sens à l’humanisme
Hamcdou Sy Marie Peretti-Ndiaye

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Dans les pays du Nord [1], l’émergence de nouvelles modalités d’accès au pouvoir politique - souvent pensées au prisme du populisme -invite à s’interroger sur le maintien d’un rapport à la vérité hérité de la philosophie des Lumières ou encore d’une certaine forme d’humanisme. De la montée en puissance du storytelling au règne de la post-vérité, de puissants bouleversements semblent à l’œuvre. Doit-on s’inquiéter d’une rupture profonde dans les modalités d’exercice du pouvoir ? Si c’est le cas, comment penser nos actions de formation dans ce contexte ? Le populisme peut être sommairement défini comme un mouvement qui place la référence au peuple au cœur de ses revendications, entretient un rapport conflictuel avec la démocratie et comprend une forte dimension protestataire [2]. La montée du FPÔ en Autriche à la fin des années Quatre-vingt-dix a permis de nourrir la réflexion à cet égard et, notamment, de caractériser la manière dont le discours populiste s’alimente des tensions entre projets éthique et économique [3]. Le FPÔ [Freiheitliche Partei Ôsterreichs) est un parti nationaliste autrichien, généralement considéré comme d’extrême-droite, qui a été créé en 1956 par un ancien dirigeant nazi. Il a accédé au pouvoir dans le cadre d’une coalition avec les sociaux-démocrates au cours des années Quatre-vingt, puis obtenu, lors des élections législatives de 1999, près d’un tiers des voix, ce qui lui a permis de devenir alors le deuxième parti autrichien. Plus près de nous, en témoignent aujourd’hui les dissensions qui accompagnent, aux États-Unis, les premières mesures prises par Donald Trump. Cette mise en tension du politique, de l’éthique et de l’économique est attisée par une rhétorique identitaire. De même, les débats qui accompagnent le « Brexit » paraissent s’inscrire dans cette tendance. Nous souhaitons toutefois, ici, étayer notre questionnement sur des phénomènes moins récents - qui témoignent de la prégnance de ces tendances plus que de leur actualité -afin d’échapper aux réactions « à chaud » qui, si elles revêtent parfois les habits de l’analyse ont souvent des difficultés à prendre de la hauteur à l’égard des faits.

L’occultation du social et la distorsion du réel
Cette démarche nous conduit à souligner deux aspects saillants du discours populiste : l’occultation du caractère social des inégalités et la distorsion du réel. Sur la scène politique, les acquis de l’émancipation constituant la matrice de l’humanisme moderne, tel qu’il a été conçu et théorisé par Rousseau, Voltaire, Diderot, d’Alembert, Condorcet, paraissent ainsi mis à mal. Ce noyau de la philosophie politique résultant de l’usage méthodique et critique de la raison, est aujourd’hui corrodé par le discours néolibéral. Or, la citoyenneté résulte d’une conception de l’individu comme sujet libre et autonome, libéré du joug de la servitude et de la tutelle des dominations groupales. L’identité citoyenne n’est pas identitaire dans la mesure où elle est instituée par l’adhésion délibérée des individus, sujet de droits, d’obligations et de devoirs. Or l’échec du « vivre ensemble » est aujourd’hui souvent pensé au prisme de la diversité comme obstacle à une vie sociale apaisée. Cette rhé¬torique remet en cause l’humanisme fondateur des valeurs matricielles de la citoyenneté. Autrement dit, la distorsion du réel dont se nourrit la montée du populisme s’inscrit en rupture avec l’examen critique de la raison et l’humanisme portés par les Lumières. Dans ce contexte, comment faire de nos espaces des lieux de construction de l’esprit critique et de transmission des valeurs humanistes ? L’enjeu de l’Éducation nouvelle est de permettre la construction de dynamiques groupales pour former des collectifs pensants. La dimension politique de l’éducation active intègre des logiques de déconstruction. Ces dernières se donnent notamment à lire, dans nos for¬mations, par des temps d’analyse des pratiques lors desquels les différentes composantes du milieu de vie sont prises en compte.
Ces logiques de déconstruction méritent d’être mises au service d’un questionnement sur les implications sociologiques, géopolitiques et institutionnelles des modèles économiques dominants. Sur le plan philosophique, il nous paraît aujourd’hui fondamental de créer des espaces de formation au sein desquels la vérité argumentative, discursive et démonstrative ainsi que le respect de la dignité humaine constituent des piliers centraux. La visée pédagogique de cette exigence est de défaire le masque idéologique du populisme pour tendre vers plus de justice sociale. ■

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