1944 à 1969 : Développement des Ceméa et montée en puissance des activités : Généralité, et aussi un film de 1952 "Grange Blanche" retraçant la vie quotidienne d’une colonie, ainsi qu’ un zoom en hommage à Lucien Bonnafé.

Généralité

Après la période de l’occupation et leur dissolution sous le Régime de Vichy (1er juin 1944), les Ceméa retrouvent des conditions plus favorables à leur développement. La création d’une direction générale de la jeunesse et des sports leur permet d’obtenir les moyens matériels nécessaires à l’amplification de leur action. La direction générale de l’enseignement du 1er degré met à leur disposition des instituteurs (1951). De 1945 à 1955, le nombre de stages et regroupements organisés annuellement passe de 120 à 551, le nombre de participants à ces diverses activités passe de 3 600 à 26 584. En 1955, 324 stages reçoivent 15 458 stagiaires et en 1968, 600 stages réunissent près de 30 000 personnes.

Les Centres d’entraînement bénéficient aussi de la confiance du monde ouvrier (syndicats, municipalités progressistes, mouvements de jeunesse, tels les Vaillants) qui, au lendemain de la Libération, se trouvent confrontés à un besoin urgent de personnels capables d’encadrer des groupes d’enfants et de jeunes.

Outre la formation de cadres de colonies de vacances, se développe la formation d’autres publics, enseignants et équipes pédagogiques, équipes de santé mentale, éducateurs spécialisés et directeurs d’établissements pour l’enfance inadaptée, animateurs et responsables d’animation socio-éducative, directeurs et gestionnaires d’équipements socio-éducatifs, candidats au service civique et assistants techniques pour le Ministère de la Coopération.

L’idée de stages de formation pour les infirmiers psychiatriques naît de la rencontre, en 1946, du docteur Daumezon, alors secrétaire général du syndicat des médecins des hôpitaux psychiatriques, et de Germaine le Hénaff-Le Guillant, militante aux Ceméa, et la même année, première rédactrice en chef de la revue Vers l’Éducation Nouvelle (VEN). Très vite un groupe constitué d’instructeurs des Centres d’entraînement, de médecins et d’infirmiers psychiatriques s’implique dans les activités de formation pour les équipes soignantes.

Les Ceméa s’engagent aussi dans le développement culturel, pour une culture ouverte à tous, et, à la demande de Jean Vilar, dans l’accompagnement des publics.

Parallèlement à ce développement des activités, leur action continue à s’étendre sur le territoire français, avec la création de nouvelles délégations régionales, ainsi qu’à l’étranger et dans les territoires d’Outre-mer. À partir de 1946, certains stages et colloques ont lieu à l’étranger et des associations autonomes et indépendantes sont créées dans différents pays, s’unissant, en 1954 en une Fédération internationale des Ceméa (Ficeméa), admise par l’Unesco à bénéficier du statut d’Organisation Non Gouvernementale (ONG), en 1964.

La diffusion des idées, des savoirs et des savoir-faire se concrétise dans l’édition de revues et d’ouvrages : la revue Vers l’Éducation Nouvelle et les Éditions du Scarabée en 1946, la revue du secteur « Santé mentale », Vie Sociale et Traitements, en 1954, le bulletin des membres actifs, Instructeurs, en 1957. Belles vacances, fruit de la réunion de cinq associations d’Éducation populaire, voit le jour en 1956.

Ce foisonnement d’actions à tous les niveaux permet à Bénigno Cacérès d’écrire en 1975 :
« Aujourd’hui, en France, un adulte sur trente a été touché par les Ceméa »

Chronologie (suite) :

1944 : Le 1er septembre, Henri Laborde est élu délégué général lors de l’assemblée constitutive des Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active (Ceméa) (déclaration le 20/09/44).

1945 : 1er stage sur l’Éducation nouvelle au CIEP de Sèvres qui venait d’être créé.
Gustave Monod, directeur de l’enseignement du second degré, charge les Ceméa de la formation des maîtres d’internat (de 1945 à 1955, 123 stages recevront 7 379 stagiaires).
350 000 enfants en colonies de vacances.

1946 : 1er stage de normaliens (officialisé par le Ministère de l’Éducation nationale par la circulaire du 9 mai 1949).

1947 : Création de la Nouvelle école de Boulogne sur Seine, expérience qui, jusqu’en 1956, permettra de mettre en pratique dans une école publique les principes de l’Éducation nouvelle défendus par les Centre d’entraînement (« L’Éducation nouvelle à l’école », Aymée Niox-Chateau et Blanche Harvaux in Ceméa publications).

1948 : Création du Théâtre de la Clairière (association agréée par le Ministère de l’Éducation nationale en 1953).
1er stage pour les éducateurs de maisons d’enfants.
880 000 enfants en colonies de vacances.

1949 : Création des diplômes d’État de moniteurs et de directeurs de colonies de vacances (arrêté du 5 février).
1er stage pour les infirmiers des hôpitaux psychiatriques (entre 1949 et 1974, 5 947 stagiaires en France et 1 515 à l’étranger suivront un stage).

1952 : Les Ceméa sont seuls habilités à recevoir les élèves des Écoles normales pendant leur scolarité dans un stage obligatoire de colonies de vacances (circulaire du 8 avril).
Le TNP offre une représentation exceptionnelle du Cid à 1800 militants des Ceméa.

1954 : Création de la Fédération Internationale des Ceméa (Ficémea).

1955 : Création avec Jean Vilar des Rencontres internationales de jeunes du Festival d’Avignon.
1 036 000 enfants en colonies de vacances.

1957 : Premier Congrès à Caen à l’occasion du XXe anniversaire de la création des Ceméa pendant lequel Gisèle de Failly prononce les Principes qui guident notre action.

1962 : Après 17 ans passés principalement à la formation des cadres des centres de vacances, la délégation régionale des Ceméa installée en Algérie se retire en juillet 1962.Une nouvelle équipe présidée par M.FARES crée l’Association Algérienne des Ceméa qui adhère à la FICEMEA.

1965 : Congrès d’Avignon.
Devant l’accroissement des relations et échanges internationaux, une structure de coordination est créée, la Délégation à la coopération internationale.
1966 Reconnaissance d’utilité publique de l’association (décret du 22 juillet).

1967 : Décès d’Henri Laborde, délégué général. Gisèle de Failly est nommée déléguée générale (jusqu’en 1969).
1 318 086 enfants en colonie de vacances.

1969 : Denis Bordat est élu délégué général.
Premières Journées de théâtre pour les jeunes spectateurs au festival d’Avignon.

Lire la suite :" Mutations associatives et diversification des activités"

Film "Grange blanche

" produit en 1952 par les Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active (CEMEA) et par la Jeunesse au plein air (JPA) est présenté par Jean-Marie Michel, ancien directeur général des CEMEA. Voir l’article

Zoom sur Lucien Bonnafé et les Ceméa ou émergence du concept de secteur psychiatrique : 1945 - 1968 :


Il est à première vue paradoxal qu’un organisme d’éducation comme les Ceméa se préoccupe des Maisons pour malades mentaux. On serait tenté de penser que bien des tendances modernes, en éducation, sont nées de l’expérience des arriérés et que la direction des Centres a voulu tenter de retrouver chez nous une des sources de réflexions les plus fécondes de la pensée éducative. En fait, il n’en est rien, l’origine de notre collaboration doit être trouvée non dans une recherche doctrinale, mais dans une profonde similarité de situations concrètes. " Georges Daumézon

"La naissance du secteur, remonterait pour certains à partir de 1972, en référence à une circulaire, pour d’autres 1960, en se référant à une autre circulaire ministérielle. Pour Lucien bonnafé à 1958, lors du colloque de Sèvres, qu’avaient organisé les Cémea (1) auquel participait tous les praticiens du secteur en France : Duschene, Millon, Pariente, Fernander-Zoïla, Bonnafé, Daumezon, Diatkine qui représentait Paumelle, Lambert, Koechkin, Tosquelles, Mignot, Torrubia. Cf Entretien avec Lucien Bonnafé réalisé par Catherine Talbot-Lengellé paru dans le numéro 51 de Santé Mentale, octobre 2000

Il y à 52 ans était publié le 15 mars "La circulaire" devenue de 1960.
Le 16 mars 2003 disparaissait Lucien Bonnafé - né le 15 octobre 1912 - Il aura donc 100 ans.
Je vous propose quelques textes pour l’ "Exploration des oubliettes "

Lucien Bonnafé dit "Forestier"
Equipe Lozère
(1912 - 2003)

Un jour je m’attendais moi-même
Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes
Et d’un lyrique pas s’avançaient ceux que j’aime
Parmi lesquels je n’étais pas …

Extrait de Cortège - Guillaume Apollinaire

Historique de Serge Vallon (Sources : VST ; E. Roudinesco, Histoire de la psychanalyse en France, éd. du Seuil ; L’Humanité, 18 mars 2003.)
Vie Sociale et Traitements n°78

1912. Né à Figeac le 15 octobre. Son père est médecin, son grand père aliéniste. 1930. Il appartient au groupe « surréaliste » de Toulouse avec son ami Marcenac. Il croise Aragon, Breton, Éluard, Buñuel, etc.

1934. Il est, avec Marcenac, condamné à 2 ans de prison avec sursis pour participation à une manifestation anti-fasciste interdite. Il adhère au Parti Communiste Français dont il restera membre jusqu’à sa mort.

1938. Il croise Antonin Artaud à Ville-Evrard.

1939-1944. Médecin psychiatre. Il succède à Balvet à la direction de l’hôpital de Saint-Alban à partir de 1942. À ses cotés François Tosquelles, psychiatre et psychanalyste réfugié d’Espagne. L’hôpital de Lozère abrite malades, résistants et intellectuels réfugiés comme le poète Éluard et G. Canguilhem, le philosophe. Une deuxième génération s’y forme avec Chaurand, Jean Oury. Le « groupe du Gévaudan » inventera les éléments de psychothérapie institutionnelle.

1945. Aux côtés du ministre de la Santé A. Croizat, il impulse son « mouvement désaliéniste ». Il soutient, avec L. Le Guilland, Georges Mauco dans la création à Paris-Claude Bernard, du premier centre de consultation pour enfant d’orientation psychanalytique. À l’Évolution Psychiatrique il fréquente Henri Ey comme Eugène Minkovski et aussi Lacan qui ne dédaigne pas sa psychiatrie sociale.

Fleury-les-Aubrais 1948 : les Ceméa s’engagent dans le champ de la Santé mentale, Voir l’article Vie Sociale et Traitements n°72

1949. Il signe contre son gré, avec Serge Lébovici et Le Guilland, le manifeste « la psychanalyse, idéologie réactionnaire », manifeste impulsé par Sven Follin et imposé par la direction du PCF alignée sur le pavlovisme soviétique.

1950. Il énonce les « bienfaits de la leçon freudienne » au sein du PCF, malgré le scandale des bien-pensants, anticipant l’ouverture idéologique incarnée par Althusser.

1954. G. Daumezon et Germaine le Guillant fondent la revue Vie Sociale et Traitements destinée à accompagner la formation des infirmiers des hôpitaux psychiatriques dans les stages Ceméa et à soutenir le débat désaliéniste. Bonnafé fera partie des collaborateurs réguliers de VST-Ceméa jusqu’à la fin. Avec Gentis, Daumezon, Le Guillant, il participe aux travaux des Ceméa régulièrement.

1959. Le « groupe de Sèvres » réuni autour de Le Guillant, invente le concept de secteur. On y trouve : Bonnafé, Daumézon, Tosquelles, Diatkine, Torrubia, Oury, Duchêne, Million, Pariente, Lambert, Fernandez-Zoïla, Mignot. La circulaire du 15 mars 1960 consacre le secteur, sans pouvoir l’imposer.

Un principe de base : la sectorisation psychiatrique

Au congrès de Tours de la Commission des maladies mentales, en 1959, la note de synthèse, rédigée par Lucien Bonnafé, énonçait qu’il " convient de mettre en place une structure fondée sur le territoire au sein duquel les divers moyens concourent à la protection de la santé mentale pour desservir un secteur maximum de 100 000 habitants ". Cette note formalisait la nouvelle " doctrine fondée sur la diversité et la continuité des soins, l’extension dans la société du champ de la psychiatrie " qui avait pris corps dans les années de guerre. L’organisation du dispositif psychiatrique public et associatif participant au service public repose sur la sectorisation psychiatrique. Elle regroupe l’essentiel du dispositif public, à l’exception de quelques services de psychiatrie implantés en Centre hospitalier universitaire (CHU). Fondée sur les notions d’accessibilité et de continuité de soins, la sectorisation vise à promouvoir une évolution du dispositif de soins sortant d’une logique institutionnelle au profit de prises en charge diversifiées et de proximité, adaptées aux besoins des patients. Les secteurs psychiatriques ont développé une gamme de modalités d’interventions et de soins destinés à répondre aux besoins de santé mentale des personnes adultes, enfants et adolescents, dans un territoire géographique donné. Cette sectorisation a été enviée et reprise parfois. La désinstitutionnalisation " à l’américaine " n’a pas eu lieu. Les structures alternatives se sont développées. Les services sont passés de 150/200 lits à 50 en moyenne ; L’évolution vers la communauté devient possible aujourd’hui. Ainsi, plus d’un million d’adultes ont été suivis par les secteurs de psychiatrie générale en 1993 et les secteurs de psychiatrie infanto-juvénile ont, de leur côté, suivi 415 770 enfants. À côté de l’hospitalisation classique à plein temps et de l’hospitalisation de jour, un ensemble d’autres modes de prise en charge est offert, en ambulatoire (consultations, visites à domiciles) ou par des soins de prise en charge spécifiques à temps partiel (centre d’accueil thérapeutique) ou à temps complet (accueil familial, appartement thérapeutique). La grande majorité des personnes suivies par les secteurs l’est en ambulatoire : 86 % des adultes et 97 % des enfants ou adolescents en 1999. Au sein des différentes structures de prise en charge, le suivi en centre médico-psychologique (CMP) est le plus usuel, 73 % des adultes et 92 % des enfants suivis en ambulatoire. D’après une enquête de morbidité dans les secteurs de psychiatrie réalisée en 1998, les hommes sont relativement plus nombreux à être suivis dans les structures à temps complet : 55 % au lieu de 47 % parmi l’ensemble des personnes suivies. Ils le sont pour des affections comme la schizophrénie (61 % d’hommes) ou liées à la consommation d’alcool (71 % d’hommes). Les femmes sont relativement plus nombreuses dans les structures ambulatoires (57 % de femmes) pour des pathologies comme la dépression (68 % de femmes) ou l’anxiété (70 %).

Extrait de Dr Eric PIEL et Jean-Luc ROELANDT,Vie Sociale et Traitements n°72

1961. Les Éditions Sociales publient 27 opinions sur la psychothérapie. Le rôle psychothérapique de l’infirmier y est valorisé. 1975. Il ose dénoncer l’usage répressif de la « psychiatrie » d’État soviétique lors de la Fête de L’Humanité.

1977. Il prend sa retraite, honoré par les siens comme par l’Italien Franco Basaglia.

1981. Coopère à l’action de Jack Ralite, ministre de la Santé et publie Psychiatrie populaire au Scarabée-Ceméa.

1990. Il dénonce inlassablement l’idéologie eugéniste et la figure perverse d’Alexis Carrel et publiera en 1996 L’homme cet inconnu avec P. Tort (Éd. Syllepse). Il suit la réforme des lois de 1838, en refusant toute loi spécifique au malade mental.

2000. Il inaugure le Centre Lucien-Bonnafé à l’Hôpital de Corbeil-Essonnes. Un recueil de ses textes paraît en 2002 chez Érès sous le titre La Psychanalyse de la connaissance qui se réfère à Bachelard. Il participe fidèlement aux journées annuelles de Saint-Alban comme aux congrès des Ceméa. 2003. Il meurt le 14 mars, l’année de ses 90 ans.

Lucien Bonnafé : "Actualité d’une psychiatrie désaliéniste"

Journée d’étude organisée le 25 octobre 2007 par les Ceméa de Haute-Normandie, le "secteur santé mentale" des Ceméa et le Centre hospitalier du Rouvray.

Durée : 9’37 min


En savoir plus sur le Cédérom "Avec Lucien Bonnafé"


Les principes généraux qui ont guidé notre réflexion

Les droits de l’homme et du citoyen sont inaliénables, les troubles psychiques ne les annulent en aucun cas.
Justice et psychiatrie, prison et hôpital, enfermement et soins ne doivent pas être confondus.
Il est urgent d’intégrer la psychiatrie dans la médecine et la santé mentale dans la cité.
Il faut aller au terme de la politique de sectorisation, pensée en 1945, et fermer les lieux d’exclusion médicaux et sociaux.
C’est la société et donc les services de santé mentale, qui doivent s’adapter aux besoins des patients et non le contraire. Il faut passer d’une logique d’institution à une logique de santé, c’est-à-dire à une logique de réseau. Il s’agit de gérer des parcours plus que des incidents ponctuels.
La lutte contre la stigmatisation dont sont victimes les personnes souffrant de troubles mentaux est indispensable. La population doit être sensibilisée, afin de modifier les préjugés de dangerosité, d’incompréhension et d’incurabilité des troubles mentaux.
Extrait de Dr Eric PIEL et Jean-Luc ROELANDT,Vie Sociale et Traitements n°72

Les axes concrets de changement que nous proposons

Favoriser la parole et le pouvoir des utilisateurs des services, tout citoyen pouvant en être un usager direct ou indirect.
Développer et implanter toutes les structures de psychiatrie dans la cité, à proximité des usagers.
Créer, par bassin de santé ou territoire pertinent, un service territorial de psychiatrie (STP) articulé à un réseau territorial de santé mentale (RTSM).
Définir un plan décennal de fermeture des hôpitaux psychiatriques, associé à un moratoire portant sur les gros investissements médicaux et sociaux sur site.
Mettre en place un plan national de redéfinition des moyens humains et des compétences professionnelles pour les STP et RTSM.
Extrait de Dr Eric PIEL et Jean-Luc ROELANDT,Vie Sociale et Traitements n°72

Beaucoup d’anecdotes.
À souligner aussi sa participation active dans les débuts et les publications de la FGERI, fondée par Félix Guattari en 1965, parallèlement à la « Société de psychothérapie institutionnelle ». Des textes passionnants de Lucien Bonnafé à propos de l’architecture, de la hiérarchie, etc. Et son livre de 1977, Dans cette nuit peuplée (Éd. Sociales)…
Puis nous nous sommes retrouvés régulièrement, à partir de 1986, aux Journées de Saint-Alban. À ces premières journées, l’affiche annonçant cet événement était composée de haut en bas par la répétition de trois noms : « Tosquelles, Bonnafé, Oury »… Tosquelles est mort le 25 septembre 1994. Bonnafé le 16 mars 2003…
Il n’était jamais venu à La Borde. Sauf à la XIIIe Journée annuelle des Associations culturelles, le 27 mars 1999. Inoubliable !

Voici donc ces quelques évocations rapides, un peu sommaires, que d’autres compléteront.
Activité inlassable. Participant de façon passionnée à tout ce qui pouvait s’inscrire pour garder le sérieux d’une entreprise toujours menacée par les positions technocratiques ou médicales simplistes. Souvenez-vous de ses interventions aux Journées de l’AMPI de Marseille, au colloque de Strasbourg qu’il avait organisé sur « l’Extermination » des malades mentaux, de sa passion pour désacraliser l’histoire d’Alexis Carrel, etc.
Après notre dialogue de Ville-Évrard, il me dit ceci : « Sais-tu qu’avec les copains surréalistes, on avait inventé une épreuve : savoir par cœur et dans toutes les directions, toutes les stations de métro de Paris ? »
Pourquoi pas ! L’ironie et l’humour, empiétant souvent l’un sur l’autre, restaient à la base de toute réflexion : ne pas se prendre trop au sérieux pour sauvegarder au maximum le « sérieux » de notre entreprise.
La disparition physique de Lucien Bonnafé est un événement considérable. Mais il est toujours là, dans l’arrière-scène, et c’est à nous de maintenir dans le concret ce qui n’en finit à pas de se construire, malgré les lames de fond d’un processus de destruction de ce que nous pourrons peut-être encore appeler le « champ psychiatrique »…

Les anniversaires du secteur
Exploration des oubliettes
« N’oubliez pas l’oubli », S. Freud. « Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir », Primo Levi. « Ne craignez pas d’explorer les oubliettes », L. Bonnafé.

À propos des oubliettes

Pour parler de « psychiatrie de secteur », avec la sagesse qu’un Jean Demay exprimait par : « Il n’y a pas d’alternative A la psychiatrie de secteur mais DANS », le niveau conforme aux idées reçues sur l’histoire dont il s’agit n’est pas un instrument de pensée efficace. Ce qui peut être utile pour penser les options « DANS » la « psychiatrie de secteur » de façon inventive, c’est d’avoir l’esprit avisé dans le sens de la connaissance des méconnaissances. Parmi celles-ci, on peut chercher un échantillonnage significatif des esquives ou censures qui ont fonction de barrages aux potentiels d’innovation. 1945 : À l’origine, il y a l’« ignorance » du fait qu’en prononçant le mot « secteur » en mars 1945, c’était en porte-parole le l’organisation unifiée des médecins dans les structures de Résistance. Que cette position de résistants était une réponse directe au vécu de l’hécatombe d’environ 40 000 excédents de mortalité, sous un régime pétri d’idéologie sélectionniste et dans des renfermeries qui étaient faites pour laisser les 120 000 internés : « population à risques ». Et que cette recherche du contraire du système suraliénant eut conjointement deux dimensions majeures : remplacer le statut enfermant les responsabilités dans la gestion de l’exclusion en développant l’aide la plus efficace avec personnes et instances dans les crus desservis. Dépasser la dominante de garderie où « faisaient rapports » les personnels dits subalternes et les former dans le sens de participants efficaces dans l’art de l’écoute et de l’écho. D’où le travail avec les CEMÉA. Il s’agissait de « faire le contraire » du « suraliénisme » responsable de l’inhumanité héritée, pour instituer ce qu’il est correct de nommer « désaliénisme ». 1953 : La représentation française à l’Organisation Mondiale de la Santé, qui y militait pour la position qui y est définie était composée par P. Sivadon et F. R. Bridgmann, qui était un des « hygiénistes » français novateurs dans la Santé publique avec lesquels nous coopérions. 1958 : Par exception aux habitudes de débats scientifiques, les colloques de Sèvres sur « la psychiatrie de secteur » et « la participation des infirmiers à la psychothérapie », furent organisés dans les activités Ceméa. Il faut préciser que les discutants étaient praticiens depuis 1954, où le service de Paris XIIIe, représenté par Diatkine, est créé par Paumelle en sortant du service public ; il aura son hospitalisation en 63. Dans l’étape 56, les initiatives partent dans le service public à partir des services hospitaliers ; Daumézon y entame le processus dans les H.P. de la Seine en encourageant les sectorisations de zones de recrutement où sont implantés les « dispensaires », seuls les Lambert réussissent en Savoie à réaliser « un essai de psychiatrie de secteur en milieu rural à partir d’un service mixte ». (Information psychiatrique, juin 1957).

Et voguent les échanges

Je me permets là une observation assez personnelle : je pense que la « paire » mise en œuvre dans le vent de la Libération, qui faisait instruments conjoints de la désaliénation le « travail hors les murs » et les mutations dans les collectifs soignants était ce qu’il y avait de moins intelligible dans l’ensemble des mentalités fabriquées dans et par le système suraliénant. Les consciences ont été largement parasitées, du plus abrupt au plus subtil, par les visions antinomiques et concurrentielles, parlées en « extra » et « intra », infiltrant dans les idées reçues une incompréhension de la solidarité symbiotique entre « secteur » et « psychothérapie institutionnelle ». Et, si l’on doit inscrire au plus positif du bilan des CEMÉA d’avoir manifesté cette solidarité en organisant la paire des deux débats de Sèvres sur « Psychiatrie de secteur » et « Participation infirmière à la psychothérapie », mon opinion est que les traînées de ces vécus antinomiques d’« intra » et « extra » (surtout celles qui opéraient au mode suintant, plus que les modes grossiers) ont beaucoup altéré les suites des débats de Sèvres. Ceci dit, il n’est pas bon d’« oublier » que les recherches créatrices d’une « psychiatrie de secteur » plus digne de ce nom ont été poursuivies à partir de l’expérience soit d’un seul service (Torrubia) pour le département du Cantal, soit d’une agglomération parisienne de 748 690 habitants (Le Guillant). 1959 : On a (surtout grâce à Daumézon et Le Guillant) obtenu la programmation au Congrès de 59 à Tours du rapport à discuter sur : « Les services psychiatriques publics extra-hospitaliers », confié à Henri Duchêne. Il est là significatif que ma « communication sur le sujet du rapport » ait été : « Définition de la chronicité », en résistance au jargon asilaire avec le sens qu’il donne à « les chroniques » et ce qui en résulte. « Dans les couloirs » du Congrès s’est déroulée la production collective de ce que nous nommions : « Note des 10 », avec les participants aux débats sur projets à la grande Commission ministérielle de la santé mentale. Il était ouvertement déclaré qu’il s’agissait d’entraîner, avec notre note à la Commission, une position ministérielle novatrice pour participer à l’« Année mondiale de la Santé mentale » que fut, officiellement, 1960. Notre coopération sympathique avec les participants aux innovations responsables au ministère (Aujaleu, Jean, Mamelet) facilitait la rédaction de la circulaire de l’année mondiale. Mais quand la note vint en discussion à la Commission, les 10 ne se trouvèrent plus que 9, car M. Jacquelin, qui était inscrit, en tant que participant à l’un des groupes constituants, se déclara fermement en désaccord avec le principe de « psychiatrie de secteur ». Il était, à la Commission, le porte parole de la catégorie ; directeurs administratifs. Quand on sait à quel point cette période était celle d’une forte accentuation des pouvoirs des directions administratives, on ne peut s’étonner du fait qu’en dépit de la coopération avec responsables au sommet, dans l’administration centrale, l’ampleur du mouvement de bureaucratisation des services publics en France partage avec la force des conservatismes dans les vécus des chefs, et plus encore dans les organisations des personnels dits « secondaires », la responsabilité du grand échec, à première vue très déconcertant, quant à l’application pratique de la circulaire, qui est aujourd’hui vécue comme « origine » de la « psychiatrie de secteur », alors que, dans une vision correcte de l’histoire, elle apparaît surtout comme un grand moment critique, dans l’histoire vraie du désaliénisme. Il me paraît surtout fécond de réfléchir sur la malfaisance de la bureaucratisation des esprits au-delà des « bureaux » administratifs ; sa puissance dans les vécus de praticiens « spécialistes » est plus importante à étudier. Par exemple, entre autres, les emprises, grossières ou suintantes, des clivages, césures, antagonismes, entre « intra » et « extra » sont ce qu’il faut le plus dépister et traiter si l’on souhaite progresser DANS la « psychiatrie de secteur ». 1968 : Les profondes mutations des esprits, qui sont, au-delà des visions superficielles des descripteurs ordinaires, les grands effets du « mouvement » de 68, démantibulèrent beaucoup les mentalités conservatrices. Dans « nos maisons », ce furent beaucoup les versions de la « défense de l’outil de travail » (vécu comme le seul hôpital), contre, surtout, la mixité des personnels. Ce balayage, articulé avec une grande vague de créations de postes, engendra ce qui est vécu par beaucoup comme « naissance » de la « psychiatrie de secteur », administrativement officialisée en 72. Ces créations produisirent des modifications dans les champs relationnels, solidairement entre soignants comme entre soignants et soignés, qui eurent, contre la survie des renfermeries, un effet dépassant beaucoup celui des progrès chimiothérapiques, qui plafonnaient depuis vingt ans. Dans l’énormité de ce que je serais là tenté de commenter, je me bornerai à évoquer un souvenir, comme très démonstratif de la symbiose entre innovations dans les collectifs soignants et coopérations « extra » : une municipalité (autour de Roger Combrisson, le plus coproducteur des maires), de confrères de toutes disciplines à l’hôpital général, et d’un fonctionnaire de la DDAS. Il fallait le renversement de la prédominance (illustrée par P. Bailly-Salin en disant : du LIEU sur le LIEN), dans l’héritage aliéniste. La préoccupation sur les garanties en accident du travail, au cours de travail hors les murs, était une bonne illustration pratique, pour faire adopter par la Commission administrative une délibération définissant les responsabilités du personnel par ses responsabilités dans le LIEN thérapeutique, sans catégorisation de LIEU. Aussi savoureux qu’instructif : il est sage d’informer le fonctionnaire de la DDAS du fait qu’il va avoir à approuver une délibération très hors-habitudes qu’on lui présente. À son : « Vous connaissez un texte qui permet ça ? » il est bon de répondre : « Et vous, un texte qui l’interdit ? », pour rire ensemble et qu’à l’échelon départemental vienne une connexion avec ce qu’au ministère j’ai entendu dire publiquement par Marie-Rose Mamelet : « Ce que vous avez fait de bien, vous l‘avez fait hors la loi ». Ceci dit, la pulsation d’après 68 n’a pas entraîné d’accélération saisissante du train des innovations. Alors que Paumelle avait dû quitter le service public pour la réaliser, j’ai inauguré la stratégie d’« implantation préalable » de l’extra-hospitalier avant l’intra. L’objectif était de réaliser l’instrument hospitalier d’ensemble après, mais aussi rapidement que possible... Or, il a fallu trente ans. La réflexion sur le changement est à continuer.

Lucien Bonnafé, psychiatre

(1) À Yves Buin



11/05/2007
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