juillet 2004
EDITORIAL
Désaliénismes et vigilances
Publication épuisée

Qui ferait ce voyage dans le temps ? Revenir un instant à Saint Alban du temps de Tosquelles vers 1950 ? On y verrait que les enfants « difficiles » étaient encadrés par des « bonnes » sœurs, fort rudes, et que la soupe lozérienne était la même pour les enfants et pour les cochons de l’élevage, comme en témoigne dans ce numéro le stupéfiant témoignage du jeune éclaireur laïque qu’était le docteur Antoine Sassine (1). Vers 1960, on découvrirait l’« extra » - l’extra hospitalier, s’entend - et on se surprendrait à faire « du secteur » sans moyens supplémentaires ni juridictions rassurantes et presque sans le savoir car il faut aussi aller à domicile et parler longuement à une porte pour être enfin reçu et échanger à travers le brouillard du malheur et du délire (2). Vers 1970, on irait aux environs de l’hôpital pour s’accouder au bar du club, tenu par des patients, comme chez Paumelle à Paris 13e. S’assurer ainsi que le club n’est pas une ergo « thérapie » parmi d’autres, mais un endroit où - associés - on se parle sans blouse ni fausse familiarité.
Revenir dans le temps aussi à un des premiers stages pour infirmiers, créé à l’initiative de Georges Daumezon par Germaine Le Guillant-Hénaff pour entendre que les soignants sont une équipe ? Y croiser encore vingt ans plus tard le regretté docteur Maurice Thiébaux (3) et Thérèse Vivant l’infatigable. S’étonner encore que « le docteur » - surtout s’il est « médecin-chef » - puisse vivre un instant aux côtés des infirmiers, manger la même soupe, faire les mêmes activités voire chanter les mêmes chansons et donc s’éprouver membre d’un collectif naissant. Les places s’y découvrent tout autant liées aux personnes et aux situations qu’aux statuts ou aux savoirs préalables. Leçons scandaleuses de l’éducation nouvelle, qui peuvent encore se transposer si on y ajoute l’analyse institutionnelle indispensable (4).
Revoir l’état de la psychiatrie d’il y a cinquante, quarante, trente ans : étonnement, attendrissement, répulsion, admiration ? Comme le rappelait Lucien Bonnafé il y avait une psychiatrie avant le Largactyl (5). Elle continua après. Les termes « équipes soignantes », « politique de santé mentale » ne choquaient personne car ils contenaient quelques vérités du désaliénisme cher à Bonnafé et aux autres : le soin psychiatrique est un voyage au long cours même s’il comporte des moments aigus de trouble et donc d’intervention immédiate... Nulle magie dans le traitement de choc : électrochoc, Sakel, neuroleptique incisif, s’il n’est prélude et ouverture à un accompagnement. Cet accompagnement ne peut être que collectif - même s’il comporte des tête-à-tête - il suppose accueil, rencontre, partage du quotidien, médiation avec l’environnement, articulation permanente du dedans et du dehors, du sanitaire et du social.
Tout ce qui obstrue cette rencontre et cet accompagnement - hiérarchies inutiles, attitudes ségrégatives, institutions au service d’elles-mêmes, attentismes cyniques -, doit être dénoncé comme aliénisme aggravant de la souffrance psychique.
Le désaliénisme n’est pas une théorie, ni une posture de refus et de résistance au changement, mais une attitude de vigilance. Il est l’axe éthique de ces combats. Il est pluriel car l’ennemi est en nous, malades et soignants, comme autour de nous. L’hôpital qui oublie sa fonction d’asile, le thérapeute qui s’enferme dans son supposé savoir, l’infirmier ou l’éducateur qui utilise son mode d’intervention comme pouvoir et violence, le biologiste qui confond sa molécule active avec un soin, le responsable politique qui ne veut aucun désordre social dans sa circonscription, le citoyen qui refuse près de son jardin les mal-fichus, les médias amplifiant la xénophobie et le racisme social, le patient lui-même qui prétend consommer la psychiatrie comme le Mac-Do de la pensée ou de la réparation existentielle. Tout cela produit des suraliénations que les acteurs du soin spécialisé comme les lieux de formation, de débat et d’influence, doivent repérer et atténuer.
vst s’en fait l’écho depuis cinquante ans. Ce qui justifie que les cemea soient encore un mouvement et pas seulement un organisme de formation distribuant un catalogue de protocoles préfabriqués anti-stress, anti-trauma, anti-fous, anti-peurs... anti-pathiques quoi !
Voyageons maintenant dans l’avenir de la psychiatrie : imaginons dans vingt ans la visite à domicile via internet, dialogue par caméra interposée du quidam (signalé par l’îlotier) avec l’infirmière spécialisée. Le psychiatre rare et cher est consulté comme un expert car la généraliste a enfin reçu la formation nécessaire au suivi médical (injection semestrielle et hypnose mensuelle). La plupart des psychiatres font désormais du coaching-psy chez les plus aisés. La communauté de patients la plus proche est prête à recevoir l’état de crise et à le traiter par reprogrammation neuro-sociale, après l’intervention débrifiante des pompiers-psychologues dûment diplômés. Les biologistes ont permis l’intervention, dès l’enfance, sur les déséquilibres potentiels par injection de cellules souches. Curieusement des troubles nouveaux continuent néanmoins d’apparaître, comme ces crises d’« amok » qui précipitent certains - inconnus ou célèbres - sur des plateaux de télévision pour des ordalies ou des apocalypses... d’autres deviennent des grands transparents, invisibles à eux-mêmes et aux autres.
vst ou son successeur numérique pourrait encore donner le temps d’y penser ensemble.
Faut-il qu’une télévision d’aujourd’hui invente le « loft thérapeutique » pour qu’en un miroir soudainement retourné on puisse voir ce qu’exige encore la rencontre thérapeutique et ce que les évolutions techniques et sociales nous cachent : il y a là un sujet humain. Comme nous, il demande à être reconnu comme tel malgré sa folie, ses perversions ou ses paradoxes. Désaliénismes car vigilances encore, hier comme aujourd’hui et demain.

Serge Vallon
Éditorial de la revue Vie Sociale et traitements n°83

Notes
1. Entretien à Montpellier avec Jean-François Gomez, publié dans le dossier de ce numéro de vst.
2. On lira des mémoires d’infirmier comme celles de Roland Bourdais (Parcours d’un soignant, éd. Harmattan, 2003) pour revivre de l’intérieur cette évolution.
3. Malheureusement assassiné par un malade, en 1982 à Avignon.
4. Jean Oury, « À propos des clubs thérapeutiques », dans Revue Pratiques en santé mentale, Croix Marines n° 3, 2004. Il y rappelle ce que Lucien Bonnafé, Louis Le Guillant et Hubert Mignot dénonçait comme produisant de la « sédimentation ».
5. Le Largactyl apparaît en 1954 (cf. Thuillier).





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  • 30/06/2004
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