||novembre 1999
Urgences, crises et temps
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Quand il y a crise dans un pays et que celle-ci se traduit par de violents conflits, voire des guerres, il y a urgence pour des interventions rapides, qu’elles soient de nature politique ou humanitaire.
Par contre, la plupart des interventions éducatives sont des actions de longue haleine qui supposent une autre temporalité. D’où souvent une dichotomie entre les demandes politiques ou les demandes institutionnelles issues de programmes qui souvent supposent des résultats rapides et quantifiables et entre l’intervention sociale et éducative qui suppose la mise en place d’un partenariat réel donc long à mettre en œuvre et une évaluation des actions conduites dans ce cadre et inscrites dans la durée. C’est le cas de trois exemples décrits dans les ateliers.

Trois chantiers
En Russie, dans une société en crise profonde, il s’agissait de former ce que les Russes appellent “ les pédagogues sociaux ”, en partenariat avec la ville de Tchéliabinsk, capitale de l’Oural du Sud. De nombreuses interventions sur place ont eu lieu et de nombreux échanges (qui continuent) se sont réalisés depuis six ans. Mais le programme Bbicmpo de la Communauté européenne n’a pas été reconduit. Pourtant le passage d’une éducation “ socialiste ” planifiée à une pédagogie sociale active dans des conditions de crise politique et économique grave, suppose un travail dans le temps. Celui-ci se poursuit dans le domaine des loisirs des jeunes (avec l’association territoriale des Ceméa de Bretagne) mais la dimension sociale inscrite dans le programme initial supposerait, pour le moins sa reconduction, pour le plus une extension, à la fois dans le temps et dans l’espace russe.
En Palestine, à Gaza, l’Institut Canaan de pédagogie nouvelle, inauguré officiellement en 1996, mène une action identifiée autour d’un centre de formation professionnelle pour les nouveaux cadres de la société palestinienne s’occupant des problèmes de jeunesse et autour d’un centre de ressources et d’information. Dans notre propos, l’action de ce centre où les Ceméa interviennent en partenariat avec Enfants réfugiés du monde, les Francas, Léo Lagrange, le Groupement des retraités éducateurs sans frontière, s’inscrit après vingt-sept ans d’occupation et l’Intifada dans le nouveau cadre socio-politique des récents accords de paix avec Israël. Agir pour la (re)construction d’une société civile en Palestine, au travers d’un Institut qui défend des idées de pluralisme, démocratie, citoyenneté, de laïcité n’est pas une action à court terme. L’urgence ici est de deux ordres : d’un côté, entendre la volonté de transformation ou d’innovation sociale d’une société en création, de l’autre gérer les phénomènes issus de la violence (souvent politiquement justifiés) qui accompagnent des phénomènes de délinquance et de marginalisation des jeunes. Ici le problème n’est pas celui d’une interruption d’un programme, il est de faire coïncider une volonté éducative, un peu volontariste de la part des intervenants avec les atermoiements de la conjoncture socio-politique qui rend le processus de paix “ en instance permanente de décision ” et les acteurs sociaux en situation d’alternance entre le doute et la volonté de se projeter “ dans un avenir meilleur ”. Ici la question de l’urgence est paradoxale. Le programme éducatif partenarial existe et se développe. Il serait “ à la limite ” plus rapide que le processus de paix.
Au Burundi, en revanche, la question de l’urgence s’est posée différemment. Au départ, il s’agissait d’un programme entre cinq ONG françaises (dont les Ceméa pour la partie Éducation Jeunesse) et les associations sans but lucratif (ASBL burundaises) qu’il s’agissait d’accompagner dans leur tentative d’aider la société civile à s’auto-organiser. Initié en temps de paix (relative) en 1992 par le secrétariat d’État à la coopération et ratifié par une commission mixte franco-burundaise, ce programme s’est vu très rapidement confronté à une période de crise (massacres inter-ethniques entre Hutus et Tutsis en 1993 au Burundi) puis le génocide du Rwanda en 1994 avec ses conséquences de haine, d’impunité et de déstabilisation dans l’ensemble de la région des grands lacs d’Afrique. Sur le plan géopolitique, la France, la Belgique ne sont pas exemptes de responsabilités dans la gestion post-coloniale de cette région. Sur le plan ONG, nous avons été confrontés à une “ terrible ” contradiction.

D’un côté la solidarité
• Les étudiants des Peace Committees tentent, avec nous, de diffuser un message de paix et de réconciliation nationale (trois sessions de formation, 1995-1997).
• Les formations d’un collectif autour des enfants de (ou dans) la rue mènent un travail de fond avec les Ceméa sur la crise économique et les traumatismes de guerre. Le Dr Jean Porta conduit avec les partenaires burundais et de nombreux intervenants français cette recherche active et cinq sessions de formation, 1996-1998).
• Les enseignants de l’école restent le maillon fort de la société mais la situation est plus difficile dans la mesure où les coopérants et les enseignants français ont été rapatriés. Notre action en tant que ONG s’en trouve diminuée, ou même devient illusoire, dans la mesure où l’on ne peut se substituer au travail exemplaire de décolonisation mené depuis une quinzaine d’années, autour du Kirundi dans l’apprentissage et la socialisation des jeunes (deux sessions de formation, 1996-1998).

De l’autre côté l’ambiguïté
• Le rôle de la France dans le génocide rwandais (et dans l’opération Turquoise) n’est pas sans nous interroger.
• L’embargo mené contre le pays est inadmissible mais la reprise du pouvoir par le Major Buyoya, bien que répondant à un vide du pouvoir, repose la question du rôle et de la place des ONG dans une société en crise ouverte, dans laquelle il faudrait prendre parti pour l’une des deux ethnies en contradiction avec nos principes humanitaires.
Ici la question de “ l’urgence silencieuse ” que posent les enfants de la rue et les enfants issus des traumatismes de guerre traduit en termes humains fondamentaux la nécessité de l’urgence humanitaire d’intervention et son “affrontement” avec les politiques locales (burundaises ou françaises) où les enjeux stratégiques sont déterminants.

Urgence(s)
De ces trois expériences auxquelles, doivent s’ajouter celles d’Afrique du Sud, d’Haïti... émergent plusieurs interrogations sur les questions d’urgence mais également, sur les questions d’éthique et de politique concernant nos interventions.
• Comment, en Russie, accompagner les mutations d’une société en crise, à partir de nos compétences. Ici l’urgence exige compétence, durée, échange de deux cultures complémentaires et vigilance sur la politique du pays.
• Comment accompagner, en Palestine, les processus de création d’un mode démocratique de gestion d’une société civile en création derrière une identité commune. Ici l’urgence sera, dans le temps et dans le refus de l’institutionnalisation des nouvelles formes de pouvoir commanditaire d’interventions.
• Enfin au Burundi la question fondamentale, derrière un “ humanisme ” non réduit à “ l’humanitaire ” serait de savoir comment rester (sur place) sans cautionner un régime ethnicisé.
Les questions relatives à l’urgence et le temps de l’intervention des ONG dans des situations de crise sont traversées par celles de la légitimité de nos interventions et en termes stratégiques, par celles de l’ingérence politique, économique ou humanitaire.

Pierre Tredez

* D’après les travaux des ateliers.



Tous les articles de :
  • Pierre Tredez

  • 31/10/1999
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