Des Cévennes à Lyon... parcours anthropologiques

Jean-François Gomez

Le mercredi 7 décembre 2005, je me trouvais à Anduze (Gard), avec une amie chercheuse, ancienne élève de l’anthropologue Roger Bastide, et fus entraîné dans un rite social qui m’émut profondément. Après la visite du cimetière de la petite ville où l’illustre chercheur est enterré depuis 1974, et un recueillement, au milieu d’une trentaine de personnes tout au plus, parmi lesquelles des gens du Brésil venus assez nombreux, mais aussi ses deux filles nîmoises, une plaque fut posée. On avait choisi de donner le nom de Bastide à une école maternelle de sa ville natale, à laquelle le grand anthropologue, comme beaucoup de vrais voyageurs, était très attaché.
De fait, nous constatâmes à plusieurs reprises que le souvenir de Bastide planait sur la petite ville et ses montagnes avoisinantes, le « Désert » si proche, plein des légendes des Camisards. Un petit soleil, en cette douce journée d’hiver, rappelait l’éternité des choses. Le maire, un homme simple, qui me fit penser à « l’homme cordial », cher aux Brésiliens (Sergio Buarque de Holanda, me dit-on), fit un discours chaleureux, amusant et bien tourné, pendant que l’on voyait les rideaux de quelques fenêtres tirés subrepticement. La fête était discrète, mais symboliquement, c’était sûr, Bastide revenait aux Cévenols. Il était déjà acquis à la légende de ce pays.
Plus tard, le maire expliqua que le conseil municipal, soucieux d’être à la hauteur, avait hésité à donner le nom de Roger Bastide à un pont, parce que celui-ci risquait d’être inondé. Du coup, l’on choisit une école, près de ce qui reste de remparts de la vieille cité, à deux pas du temple et de l’hôtel de ville.
L’après-midi, en toute simplicité, les chercheurs travaillèrent sur des aspects de la vie de Bastide. Je pris conscience de l’importance du Brésil pour tout un courant de l’anthropologie française, et de la pénétration inverse. On sait bien sûr que Lévi-Strauss séjourna dans ce pays ; il en fut même chassé pour quelques pérégrinations non autorisées en forêt amazonienne ; on sait aussi l’amitié de Bastide pour Georges Devereux, l’un des fondateurs de l’ethnopsychanalyse, dont on connaît l’influence sur toute une génération, et son disciple François Laplantine.
Je profitais d’une fête intellectuelle à laquelle j’avais la chance d’être accueilli. Je ne le méritais pas vraiment. Les chercheurs brésiliens et français m’invitèrent au restaurant, puis l’après-midi à venir les écouter dans une salle de congrès tout juste remplie pour présenter les travaux de François Laplantine.
Je compris mieux la filiation de cet auteur à Roger Bastide. J’appris beaucoup sur quelqu’un dont j’avais lu quelques titres seulement.
Je me souvenais de La culture du psy 1, vieil ouvrage paru chez Privat et depuis jamais réédité, dont les pages fatiguées, la couverture jaunie et un peu kitsch dans ma bibliothèque rappelaient tout le bénéfice que je sus tirer de longues lectures passionnées. Laplantine y développait des vues quasi prophétiques sur la désymbolisation de l’Occident, l’effondrement de ses mythes, et la réflexion, pour moi, avait fait long feu.
De cet auteur, j’avais aussi fréquenté un petit livre bleu, emprunté plusieurs fois à la médiathèque de Montpellier, lequel m’avait aidé bien souvent dans mes réflexions sur les « histoires de vie ». Cela s’appelait simplement La description ethnographique. J’y trouvais des aperçus intéressants sur l’observation qui dépassaient très largement tout ce que j’avais pu lire sur le sujet.
Plus tard, un de mes amis m’avait indiqué un deuxième ouvrage composé de dialogues avec Joseph Levy, un chercheur québécois, qui m’avait vivement intéressé. Deux fois de suite, j’avais trouvé dans la réflexion de cet anthropologue des voies de passage très pertinentes vers mon métier d’éducateur, éclairant d’une lumière décisive les questions d’altérité et d’étrangeté sur lesquelles je travaillais quotidiennement.
Lorsque l’on m’apprit que le lendemain même une journée d’étude en l’honneur de Laplantine se déroulait à l’université de Lyon II, je décidai assez brusquement d’ailleurs de faire la folie du voyage. J’avais du temps devant moi et j’étais accompagné par mon amie Hélène Reboul, professeur émérite de l’université de Lyon qui devait intervenir et qui avait fait escale à Aigues-Mortes.
À Lyon, on me présentait l’homme, affable et distrait, très entouré, et j’entendis parler de l’œuvre. Je prenais connaissance de l’importance de son tout dernier ouvrage, Le social et le sensible. Les quelques réflexions qui s’attachèrent à ce livre lors d’un colloque où défilèrent bien des professeurs firent que je me le procurai aussitôt. En d’autres temps, j’aurais trouvé ce livre difficile, je l’aurais pris puis lâché, j’aurais entrepris une lecture progressive, avec un peu d’appréhension, mais il n’en fut rien. Sans doute aidé par mon voyage à Anduze et les liens subtils que j’avais déjà tissés, soutenu peut-être par l’estime et l’amitié personnelle que j’ai pour Jean Ferreux, éditeur dont le travail mérite des éloges, je m’attaquai à l’ouvrage dès la fin du colloque et de ces deux journées harassantes, et... j’en ressortis plein de gratitude et de jubilation.
Une fête des sens et de l’intelligence.
Il n’est pas sûr qu’il faille décrire ou résumer ce remarquable travail. Je me contenterai de donner aux futurs lecteurs quelques balises ou indications en insistant sur certains aspects essentiels pour aborder des questions propres à la relation d’aide. Celles-ci nous concernent davantage nous autres les éducateurs, (« nous les zéducateurs, témoins de l’absurdité régnante », écrivait autrefois Deligny dans une phrase que je cite souvent), mais elles touchent aussi les soignants.
Ce livre peut nous faire réfléchir à tout ce qui concerne la posture des travailleurs sociaux et des infirmiers confrontés aux questions d’identités et de différences, aux écarts culturels que l’on peut constater dans ce monde en chaos. Ouvrage d’épistémologie, c’est aussi un ouvrage d’initiation, terriblement lucide, sur la « traversée des apparences », sur le monde actuel et sa difficulté à considérer les cultures pour ce qu’elles sont. Tissé d’expériences personnelles, mais aussi de la longue fréquentation des œuvres - littéraires, cinématographiques -, Laplantine fait un voyage au sein des abstractions et des mythes constitutifs de l’Occident, nous montre à quel point nous sommes façonnés par des habitudes de pensées que nous ignorons nous-mêmes.
« Ce que je préconise après bien d’autres, écrit-il, c’est d’ouvrir des passages, de tenter de confronter des langages qui s’ignorent, des champs de la connaissance qui ne se fréquentent pas, tout en rendant compte des espaces interstitiels et des différences entre les protagonistes en présence, qui peuvent être considérés comme des parties de nous-mêmes qui ne s’étaient jamais rencontrées. » Lorsque Laplantine évoque une « anthropologie modale », il signifie tout ce qui est de l’ordre du Logos, platonicien, chrétien, cartésien « et culmine dans la logique dénotative, logique, univoque, uniforme, unilatérale, nosologique, monoculturelle, monolinguiste, dont le souci majeur est de définir, de mettre par exemple des légendes sous les images et de nous soumettre à cette injonction : “écoute !”, “regarde !” ».
Autre point de ce travail, il n’introduit pas de polémique entre deux conceptions du monde qui, trop souvent, s’excluent l’une l’autre : il y aurait le monde de la pensée d’un côté, qui se situerait dans un univers d’abstraction, puis celui des sensations et des affects, déconsidéré, traité comme subalterne, contradictoire à une existence qui se veut consciente et réfléchie. Pour lui, la pensée se fait dans le travail du corps, mais aussi dans la danse, la marche, les modulations complexes de la vie, contrairement à une anthropologie de la structure et du signe 2. Aussi bien les questions de la voix, de la musique et du rythme sont-elles essentielles. Ce qu’il nous montre dans des pages étonnantes sur la démarche des Brésiliens de la ginga, une certaine façon de marcher, de chanter, de danser.
Dans cette danse de la vie, l’auteur convie ses écrivains préférés. Il nous donne une leçon de lecture en s’attaquant à La recherche du temps perdu de Proust, à propos duquel il donne des vues incroyablement éclairantes (« il s’agit non de la lutte des classes mais de la lutte des classifications », dit-il en parlant de ces mondes qui finalement s’interpénètrent dans la complexité du roman, à partir de personnalités médiatrices comme Gilberte ou le musicien Bergote ; puis aussi dans une analyse inoubliable du Bruit et la fureur de Faulkner et de sa structure narrative, où s’enchevêtrent des discours qui nous laissent désemparés, car n’ayant pas pour but d’atteindre un résultat ni de nous convaincre de l’existence d’un sens supérieur ou d’un arrière-monde.
Ou encore dans le rapport subtil entre la représentation du sujet chez Balzac et Zola, qui se fissure chez Flaubert, et les correspondances de ces diverses écritures avec la situation politique en France (Restauration ou révolution de 48).
Lorsqu’il s’attaque au cinéma, pour lui expérience ethnographique irremplaçable, l’auteur nous montre mieux encore ce qu’il veut dire de cette « anthropologie modale 3 ». « Dans un monde où l’impondérable, l’inobjectivable sont [...] considérés comme des catastrophes » imputables à des « erreurs de jugements 4 », l’auteur nous montre une voie plus vivante, plus poétique, qui nous éloigne de la vieille
Europe et de ses certitudes rationalo-centristes.
Il nous propose comme le Nietzsche de Zarathoustra de danser la vie - ce qui n’empêche pas, loin de là, de la penser. Il dénonce de façon décisive une « vision optique, voire opticienne du réel 5 ». « Ce qui est résolument interdit au cinéma, nous dit-il, comme à l’ethnographie - c’est la généralité du concept. »
On aura compris l’intérêt de ces vues décapantes pour les sciences sociales, mais aussi pour le travail social qui se préoccupe depuis longtemps des vies flottantes, délabrées ou décalées, qui sont sans doute des « erreurs ou des errements ». Comme l’ouvrage majeur de Georges Devereux De l’angoisse à la méthode 6 qui proposait l’introduction de la problématique du sujet dans l’observation, Laplantine nous suggère d’être présent au monde en acceptant sa ferveur et une effervescence. Il prête une attention phénoménale aux entre-deux, aux interstices, aux superpositions, aux pliages, aux frontières, aux passages, à l’histoire, aux franges et aux confins, à tout ce qui n’est pas figé, cristallisé dans une identité gelée ou codifiée. Il nous rappelle comme le poète Pessoa que l’identité est hétéronyme, multiple, diverse, opaque, non réductible à des définitions ou à des expertises qui sont autant d’escroqueries et aussi qu’il n’y a pas de rencontre avec l’altérité dans le déni de soi ou d’une part de soi.
Le rapport avec le secteur social aujourd’hui et son évolution ? C’est l’évidence même.
Aujourd’hui, on le voit bien, ce n’est pas le modèle de Laplantine qui se met en place ou qui est majoritaire. C’est au contraire un délire de classifications comptables qui suppose un sujet « compact ou homogène 7 » assigné à une place, à une définition et une identité prononcée. Or, comme le faisait remarquer l’auteur dans son livre d’entretiens, « l’identité cela finit toujours mal ». Il ajoute : « Il faut renoncer à la notion d’identité et d’ethnie qui [lui] semblent tributaires de l’anthropologie coloniale 8. »
On peut se mettre au travail sur un tel modèle et déconstruire le colosse aux pieds d’argile qui commence (ou continue) à s’édifier, dans le secteur médico-social, concocté par les experts sous nos yeux passifs. Parce que justement nous n’osons pas traquer la supercherie, la démystifier, déblayer la prétention de la fausse science à intervenir dans les affaires humaines. Parce que nous n’osons pas refuser ce savoir sans saveur, cette science dominante « universelle neutre et impassible 9 ». Pourtant, cette œuvre indispensable peut nous y aider.

JEAN-FRANÇOIS GOMEZ

1. François Laplantine : La culture du psy ou l’effondrement
des mythes, EPSSOS, Privat, 1975.
2. Ibid., p. 11.
3. Ibid., p. 67.
4. Ibid., p. 71.
5. Ibid., p. 75.
6. Georges Devereux, De l’angoisse à la méthode
dans les sciences du comportement, préface de
Weston La Barre, Nouvelle bibliothèque scientifique,
Flammarion, 1980.
7. Ibid., p. 69.
8. Joseph Levy, Anthropologies latérales, entretiens
avec François Laplantine, Liber, 2002.
9. Ibid., p. 79.
Bibliographie
LEVY, J. 2002. Anthropologies latérales, entretiens
avec François Laplantine, Liber.
LAPLANTINE, F. 2005. « Le réel et le sensible », Pour
une anthropologie modale,Tétraedre.
LAPLANTINE, F. 2005. La description ethnographique,
Armand Colin.



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  • 31/05/2006
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