21 décembre 2007
Editorial
Editorial de la revue VST 95 : "Un savoir collectif ?"
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Une commission d’éthique du cnrs (comets) vient de faire connaître ses conclusions sur les principes d’une publication scientifique. Elle contribue à un débat actuel nourri1, sur la diffusion des élaborations en sciences humaines, par exemple sur Internet, ainsi que la gratuité des accès. Débat auquel notre revue vst est attentive, même si nous ne sommes pas des scientifiques mais des témoins de l’expérience professionnelle et soucieux de son élaboration.

Que dit cette commission ? « Les objectifs de la diffusion organisée du savoir, établis depuis le xviie siècle, n’ont pas fondamentalement changé, mais la professionnalisation de la recherche scientifique a modifié profondément le contexte par l’évolution des revues, l’impératif de publier et les pressions qui en découlent. Aux circuits classiques des revues et des archives institutionnelles s’ajoutent ceux, en rapide expansion, des revues en libre accès et des archives ouvertes. Chacun de ces vecteurs doit satisfaire à l’excellence du travail diffusé. »
Un constat critique sur la quantité massive d’information : « Les modalités électroniques de large diffusion facilitent la mise à disposition rapide de très nombreuses données d’origines diverses par des moteurs de recherche, mais cette nouvelle approche, associée à l’accroissement des informations disponibles, peut se heurter à des limitations. »
On peut donc faire des vœux, peut-être pieux : « Les chercheurs doivent s’interroger sur l’opportunité et la pertinence de la décision de communiquer leurs résultats ; et les évaluateurs et comités d’évaluation doivent être attentifs à ne pas succomber aux facilités associées à une exploitation exclusive de paramètres liés à la nature des revues ou aux fréquences de citation. »

Que propose ce comets pour améliorer ou assainir une situation plutôt confuse ?

Huit recommandations :
– « Identifier et soutenir des systèmes de publications accessibles et de qualité, afin d’assurer une diffusion du savoir la plus large possible ;
– sensibiliser les acteurs de la recherche aux différentes modalités de communication de leurs résultats ;
– assurer au niveau des organismes et institutions un soutien éditorial significatif pour que la qualité et la large dissémination des données archivées (archives ouvertes) soient assurées ;
– inciter les établissements à développer une concertation et des partenariats avec les acteurs de l’édition, publique et privée ;
– réfléchir à corriger les abus de situation dominante ou de monopole des publications ;
– envisager des formules pour contrebalancer la prédominance de l’anglais dans les systèmes de diffusion des connaissances en favorisant en particulier le bilinguisme et éventuellement dans certaines disciplines la traduction assistée par ordinateur ;
– sensibiliser celui qui produit les connaissances à sa responsabilité éthique. L’acte de publication doit être raisonné, la contribution doit être appropriée, équilibrée, justifiée en dépassant les seules motivations de progression de carrière ou de présence dans la compétition internationale ;
– s’agissant de l’évaluation, veiller à fonder le jugement sur des indicateurs diversifiés, prenant en compte l’originalité, l’inventivité des résultats, sans se limiter à des critères uniquement quantitatifs tels que facteurs d’impact des revues ou index de citations. »

Il faut lire en creux de ces propositions ce constat pessimiste explicite d’inflation, de vacuité (l’index de citation), ou d’opportunisme (la publication en anglais) de beaucoup de publications scientifiques destinées à justifier des avancées de carrière universitaire bien plus qu’à contribuer à des échanges « scientifiques » !

Cette « poubellication » était jadis moquée par Lacan, à quoi son œuvre écrite et parlée n’a pas complètement échappé. Désormais il faudrait publier beaucoup, avec des résumés en anglais et des bibliographies kilométriques étalonnées sur des moteurs de recherche comme Google.

Nous en avons un bon exemple dans l’effacement de la catégorie « publication scientifique » produite par l’encyclopédie sur Internet Wikipédia. Celle-ci est considérée par les étudiants en sciences humaines, et par les professionnels en formation, comme la source d’un savoir véritable. Pillée abondamment – selon son propre vœu d’une information libre, gratuite et accessible – elle nourrit de ses copiés-collés leurs travaux. Wikipédia se vante de sa construction spontanée et gratuite par ses utilisateurs eux-mêmes, comme d’un modèle d’une nouvelle forme de collectif virtuel de la connaissance. Passons sur l’opacité absolue de son organisation et de ses ressources, opacité digne d’une secte, que le perspicace Francis Marmande, poète du jazz et de la tauromachie, échoua à éclaircir pour le journal Le Monde en interrogeant une responsable française du site. Restons sur ce principe généreux : le savoir appartient à tous ! Faut-il en conclure trop vite que tous les usagers en sont également producteurs et que cela échapperait à un élitisme social et culturel, voire technique ! Ces prémisses égalitaires supposent que la construction d’un savoir ne nécessite aucun cadre spécifique de pensée ou d’action. Que son usage ou sa vulgarisation – sa lecture – est immédiate et non critique. Wikipédia délivre ainsi un produit culturel ou sociétal anonyme, vide car disponible déjà – y compris sur Internet – mais surtout aseptisé car privé du contexte qui permet d’en comprendre la construction.

Un mini-scandale de piratage informatique de ce site a mis en lumière les abus évidents de son accessibilité : caviardage par des puissants de moments embarrassants de leur biographie, rajouts sectaires ou antisémites, informations infondées ou polémiques, etc. Défaut de jeunesse de l’édition française, plaideront ses fans.

L’Internet ne serait-il pas confondu avec les gondoles d’un superma(r)ché supposé autogéré, sans contrôle sur des produits parfois faisandés et sans police des honnêtetés intellectuelles ? Le mot « police » ne doit pas faire peur si on se souvient de sa parenté avec l’urbanité nécessaire à la vie commune. À notre satisfaction4, l’inventeur de la Réalité virtuelle, l’Américain Jaron Lanier5, n’a pas de mot assez dur pour brocarder la vacuité de Wikipédia et surtout ses utilisateurs, qualifiés de « cybermaoïstes », pour l’idée illusoire que l’Internet incarne un régulateur supérieur et spontané, l’équivalent de « la main invisible du marché » (Smith) pour l’économie capitaliste.

Un savoir n’est qu’hypothèse, opposition à un savoir précédent ou concurrent. Loin des simplifications, il fait débat et histoire. Archipel de représentations, il en affronte la productivité signifiante et ses limites. Le savoir scientifique ne fait pas communauté sans devenir idéologie. L’exemple des religieux antidarwiniens, littéralistes de la Bible, montre à rebours la nature opposée d’une croyance religieuse révélée et d’une certitude provisoire et critique. Ainsi, les antidarwiniens ont supposé que les restes de dinosaures, plus anciens que les six mille ans de la création du monde par leur Dieu, avaient été des faux, produits par les athées darwiniens ! C’est le réel du fossile qui se trompe pour les adeptes religieux du « dessein intelligent ». Pour le savoir scientifique, le réel résiste et nous lui opposons seulement des représentations provisoires comme celle d’un évolutionnisme fait de hasards et de nécessités d’adaptation.

La position scientifique s’oppose autant à un finalisme scientiste hérité du xixe siècle. Un ouvrage de sociologie critique de Bruno Latour – Changer de société. Refaire de la sociologie –, commenté dans nos pages par Jacques Ladsous, met en lumière l’aveuglement stérile à substantifier en sociologie des notions telles celles de groupe et d’interactions d’acteurs du social, comme l’ont été dans notre domaine médico-social, les notions de psychose ou d’autisme, et celles d’adaptation ou d’insertion.

Un collectif ne devrait pas faire masse. Il devrait différencier et non pas massifier comme les collectivismes politiques ou sociaux qui ont produit des barbaries nouvelles. Le comets nous en donne un signal alarmant dans la publication scientifique elle-même. Un collectif n’est pas seulement l’addition des individualités qui le composent et encore moins leur plus petit commun dénominateur mais ce qui pousse au dépassement et à l’intensité des interactions : configuration provisoire et processus dynamique. Le savoir qui en émerge, scientifique ou proto-scientifique, doit circuler comme un fluide qui n’est confisqué par aucun mais permet à chacun de grandir au-delà de ses croyances et certitudes. Dépouillés de nos rites magiques de possession du monde, nous pourrions alors partager cet athéisme raisonnable du discours de la science, tout aussi nécessaire à nos vies modernes que la poésie l’est au langage.

Serge Vallon





21/12/2007
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