Je vous salis ma rue - Clinique de la désocialisation
Sylvie Quesemand-Zucca - Éd. Stock, 2007, 187 p.

« L’équipe psychiatrique mobile à laquelle j’appartiens, celle du réseau Souffrances et Précarité située à l’hôpital Esquirol, intervient en partenariat avec le samu social de Paris. Elle se déplace vers des personnes signalées dans la rue ou les centres d’hébergement par les travailleurs sociaux, les médecins, les infirmiers de ces structures et des maraudes du samu social… C’est pour les plus fragiles, pour ceux qui ne répondent plus à rien, qui semblent plongés dans de profonds délires, ou plus généralement pour ceux qui, à l’évidence, vont très mal, que nous sommes appelés. » C’est ainsi que commence ce livre du Dr Zucca, psychiatre, psychanalyste, qui depuis dix ans partage ses activités entre son cabinet et l’équipe mobile réseau Souffrances et Précarité de l’hôpital Esquirol. Il n’existe pas de profil type du sdf. Le clochard historique n’est plus cette figure particulière que l’on pouvait décrire auparavant. Ce qui caractérise le sdf d’aujourd’hui c’est l’angoisse et l’instabilité, mais sans qu’on puisse faire une typologie réelle de ce qu’il représente : il y a des jeunes et des personnes âgées, des hommes et des femmes, des gens en situations régulières et des sans-papiers, des chômeurs et des gens qui travaillent, le plus souvent d’ailleurs dans des petits boulots occasionnels, des citadins et des campagnards, des Parisiens et des provinciaux, bref des personnes de toute provenance mais qui ont perdu toute attache familiale, ne voyant plus leurs enfants, fâchés avec leur famille, endettés, ayant fui les endroits connus pour se cacher dans l’anonymat de la rue, où ils s’efforcent de se trouver un coin personnel de « survie ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit : survivre avec peut-être l’espoir de retrouver, un jour, une autre vie. Mais la rue, bien que les hommes et les femmes y circulent en abondance, n’est pas un lieu propice aux rapports sociaux. Les études cliniques conduites par Mme Zucca montrent au contraire que pour ceux qui l’habitent (et ne font pas que la traverser) c’est un facteur de désocialisation progressive. Mme Zucca analyse notamment ce qu’elle appelle l’« asphaltisation » : « quand on a tout perdu, quand on ne sait plus comment se bouger, la fixité de l’espace est vitale… Plus la personne est désocialisée, plus elle prend racine, à même le sol. C’est pour cela qu’il faut l’aider à bouger, tout de suite, tant qu’elle le peut. Car plus le déracinement est grand, plus l’espace se rétrécit, plus le temps se dilue, et plus profond devient l’ancrage sur le trottoir. C’est ainsi qu’une vie sédimentée à même la ville se sculpte, invisiblement. Dans les cas extrêmes, l’homme ou la femme “s’asphaltisent”, comme soudés au sol, les pieds pris dans l’asphalte, au point qu’on ne peut plus repérer s’ils savent se tenir debout. Assis, appuyés, adossés, couchés, entourés d’une multitude de sacs, de bouteilles, d’aliments, ils deviennent une forme imprécise. [… ] Cet espace figé du trottoir finit par devenir un espace sans contour ni couleur, sans profondeur ni bordure, qui évoque à Olivier Douville la sculpture de Camille Claudel, réalisée au pire moment de sa dépression : L’âge mûr. On y voit trois personnages, un couple et une jeune femme. Chacun se détourne des autres. Or, Camille Claudel soutenait qu’elle avait sculpté non trois mais quatre protagonistes, précisant à son acheteur que “le quatrième est le sol”. Le sol ou ce qui reste comme seule certitude. Le sol, comme vestige du premier contact au monde. » Mais il y a pire que cette asphaltisation, « une autre clinique risque de se constituer, sans que l’on s’en aperçoive, plus pernicieuse et plus invisible encore que celle de l’asphaltisation : la clinique d’une désubjectivation progressive, déconnectée de notre monde, sans plus d’échange ni de réciprocité ». C’est la clinique de l’indignité, habitée par la honte, la dépossession de son intimité, le sentiment d’inexistence. « J’ai l’esprit hirsute : ça part dans tous les sens : le non-sens, le sens interdit, le sens obligatoire, le sens giratoire, le sans-abri ! Mais oui, c’est sans bornes, totalement insensé » (Léonie). Et pourtant dans cette inexistence, quelques havres existent qui permettent de se retrouver l’espace d’un moment. Les ateliers d’écriture font partie de ces éléments et les Compagnons de la nuit les connaissent bien, qui ont publié, il y a quelques mois « Jeudi à 21 h 30. Productions de l’atelier mis en place à la Moquette (en vente aux Compagnons, 15 rue Gay Lussac, Paris 5e). Mme Zucca donne çà et là des extraits qui montrent qu’au-delà des non-sens de telles situations, subsistent des lueurs d’intelligence et de sensibilité qui ne demandent qu’à se laisser voir. Encore faut-il que les humains qui les entourent veuillent bien s’arrêter quelques instants, entrer en relation, créer un lien, surtout avant que ne se perde au-delà de l’imprécision de l’espace et du temps la communication du langage. « Enkystée dans des lieux sans lendemain ni avenir, l’inhumanité a changé de place, elle n’est plus au fond des asiles, elle est dans la rue, dans les taudis, les prisons, les lieux d’attente, les zones de transit, les camps de rétention, et ces lieux d’inhumanité sécrètent leur lot de violences folles qui mûrissent et éclatent, on ne sait pas quand ni pourquoi. Les « apatrides » dont nous parle Hannah Arendt sont désormais à entendre, alors, au sens large du mot : ceux qui n’ont plus aucun lien avec le monde. Nous sommes-nous d’ores et déjà habitués à ce que des milliers d’êtres soient relégués dans une inutilité sociale, résignés, ou saurons-nous inventer d’autres modes d’échange dans lesquels l’humain vaut pour l’humain ?


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