Alors que le spectre de Mai 68 resurgit régulièrement comme responsable de tous les maux actuels de notre société et en particulier de la crise de l’autorité dans notre système éducatif, nous sommes allés rechercher dans notre revue la prise de position de Gisèle de Failly, alors Déléguée générale des Ceméa. Un utile rappel de mémoire pour faire valoir, en ces temps d’anniversaire, parmi les valeurs et les transformations sociétales, celles qui de notre place de mouvement d’éducation auraient dû être perpétuées, et les maux qui devraient être liquidés dans l’héritage dont il est si souvent question ! Dans le numéro daté de mai-juin-juillet 1968, elle ouvrait son éditorial sur « les événements de Mai 1968 et les Ceméa » par ces phrases : « Ce formidable sursaut qui bouleverse notre pays nous a atteint personnellement, familialement et socialement en tant que membres d’un mouvement d’éducateurs, parce que nous y avons trouvé un écho de nos propres efforts et de nos propres luttes. » […] « Cette révolution au départ a d’abord eu une revendication morale : la liberté pour les jeunes d’exister en tant qu’individus, liberté rendue impossible dans un système opprimant que les principaux intéressés doivent subir sans avoir aucun droit de participer à son élaboration ni à son fonctionnement… » Mais quarante ans après, ce « besoin d’affirmation et de reconnaissance individuelle », a vite sombré dans un individualisme démocratique et trouvé dans la toute puissance du sujet prescripteur son apogée ; n’est-ce pas un héritage à liquider ! Le « groupe » aujourd’hui est majoritairement vécu comme recours à un type d’organisation sociale par défaut, alors qu’il constitue pour nous un choix éducatif support à l’épanouissement des individualités ; et le rapport individu-groupe est construit comme liberticide alors qu’il peut (se) constituer un collectif de ressources et de solidarités. Ce « droit à la vie pour tous » dont il est toujours question, ce « besoin de création et d’expression pour tous », la revendication d’une réelle démocratie participative, dira-t-on aujourd’hui, dans tous les lieux de vie et de production, ne sont toujours pas satisfaits. « Mais restons sur notre strict terrain pédagogique » écrit-elle, « la transformation des rapports entre adultes et enfants, entre adultes et jeunes, si essentiel pour nous, s’est transformée d’un jour à l’autre en un problème national ». Et même s’il est toujours vrai que « les étudiants qui ont suivi nos stages se sont sûrement posés plus concrètement les questions fondamentales des types d’autorité vécue dans leur scolarité et en stage […] et que leur rôle d’animateur auprès des enfants, leur a ouvert les yeux sur la difficulté de l’action de celui qui domine sur celui qui est dominé, et sur le passage de celui qui subit l’autorité à celui qui l’exerce » ; là aussi, aujourd’hui, on serait tenté de dire, commençons par reconstruire l’autorité en éducation, non la restaurer. Comme dit Philippe Meirieu, « une autorité légitime parce que questionnable, et questionnable parce que légitime, une véritable autorité, celle qui autorise ».
Christian Gautellier
Bertrand Chavaroche