Ce fut d’abord la lecture d’un article sur l’expulsion des « sans papiers », puis un autre sur les conditions de vie dans un centre de rétention, un autre sur les méthodes d’embarquement dans
les charters avec l’explication très claire du « geste technique » enseigné à la police : un point dans le cou qui prive le cerveau d’oxygène (ensuite « il » se tient tranquille) et les paroles rapportées par les voyageurs témoins de la scène : « Si tu te tiens tranquille, tout se passera bien. » Plus tard, aux informations télévisées un reportage sur une directrice d’école conduite au poste, menacée, parce qu’elle s’était opposée aux forces de l’ordre qui voulait interpeller un grand-père « sans papier ».
« Excusez-moi »
Moi-même, directrice d’école, je suis confrontée au « problème de la régularisation des papiers ». Si tous les enfants vivants sur le sol français ont le droit à l’école et à la scolarité obligatoire, leurs parents cherchent à être en règle. Un matin, une mère d’élèves venue chercher des certificats de scolarité, pour compléter son dossier de renouvellement de carte de séjour, répétait sans cesse : « Excusez-moi ». Ces mots provoquèrent ma première colère, quand elle revint me voir quelques jours plus tard. « Excusez-moi, ça ne suffit pas, il faut un certificat par année et par enfant ; excusez-moi, il faut aussi que j’aille chercher des certificats chez le médecin, mes enfants ne le voient pas assez, il n’y a pas assez de consultations notées sur le carnet de santé, mais ils sont en bonne santé, excusez-moi ».
J’ai honte. « Non, c’est moi, lui dis-je, qui dois m’excuser au nom de ceux qui vous infligent cette humiliation ».
Un autre jour, j’entends : « Un enfant nouveau-né en centre de rétention, est un scandale. » Ah bon, parce qu’un enfant de 1 an, 2 ans, 10 ans, c’est normal ? Dans un square et à l’entrée de plusieurs écoles de Paris une plaque rappelle que des enfants pendant la guerre ont été déportés, rassemblés avec leurs parents ; ils sont partis et ne sont jamais revenus. Que disaient les gens sur leur passage ? Avaient-ils un pincement au cœur ? Détournaient-ils pudiquement les yeux ? Se préoccupaient-ils de l’issue du voyage ?
Les forces de l’ordre de l’époque obéissaient aux ordres, elles aussi.
Le point de non retour
Après tout cela, d’autres questions m’assaillent : que se passe-t-il dans les centres de rétention ? Et après l’aéroport, leur reconduction, que leur arrive-t-il ? Peut-on dire que ce n’est pas notre problème ? S’ils n’ont pas d’étoffe cousue sur la poitrine, c’est bien dans leurs yeux que la peur se lit. Dans dix ans, vingt ans, que penseront de nous nos enfants ? « Arrête », « Ce n’est pas pareil », « Tu n’as pas le droit », « C’est la loi », « Fais attention à toi », « Tu vas trop loin ». Où est le point de non retour ? Où commence la lâcheté ? Où commence la résistance ?