Cette Assemblée générale * ponctue une
année fertile en évènements menaçants,
au point de mettre notre association en
péril. Face à des attaques budgétaires
insolites, issues des milieux gouvernementaux
qui devraient au contraire nous
aider davantage, les Ceméa ont vivement
riposté en coordination étroite avec les
autres mouvements associatifs liés au
monde éducatif.
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| *Intervention en ouverture de l’Assemblée générale des Ceméa du 13 juin 2009 à la Maison de l’Europe |
Les lois de la République
bafouées
Pour ma part, je me contenterai d’évoquer
un évènement qui a peu mobilisé
les médias et l’opinion publique, et qui
risque pourtant d’être dévastateur.
Il s’agit du décret du 16 avril 2009, qui
supprime le monopole accordé à l’Etat
depuis mars 1880, de délivrer les grades
et les diplômes de l’Université publique.
Il apparaît d’ailleurs qu’en décembre
2008, le Président de la République a
passé un accord discret avec le Saint-
Siège, afin que les deux États reconnaissent
officiellement leurs diplômes
d’enseignement supérieur respectifs.
C’est dans ce contexte que le Président
de la République avait affirmé péremptoirement,
dans son discours de Latran,
que le curé détenait une valeur éducative
supérieure à celle de l’instituteur.
L’accord de décembre 2008 et le décret
d’avril 2009 bafouent les lois de la
République : la loi du 18 mars 1880 sur
la délivrance des diplômes nationaux, et
la loi de 1905 sur la séparation de l’Église
et de l’État. Cette transgression pourrait
paraître mineure mais, en réalité, elle est
comme une fissure dans une digue qui
pourra rapidement ouvrir une brèche
dans laquelle s’engouffreront des débordements
incontrôlables. Si l’on favorise
tel courant religieux, pourra-t-on récuser
tel autre ? L’École et l’Université ne
se transformeront-elles pas en une
arène où chercheront à s’imposer à l’enfant,
qui n’en peut mais, des croyances
d’un autre âge ?
Les postures religieuses peuvent conduire
à des impostures scientifiques. Les colloques
organisés par les Ceméa en 2007
et 2008, relatifs aux neurosciences et à
la Théorie de l’évolution, ont permis à des
chercheurs de l’Université, du Collège de
France, et du Muséum national d’histoire
naturelle, de mettre en évidence les prétentions
inadmissibles des religions à
vouloir imposer aux autres leur vision
dogmatique du monde.
Le recours à
une vérité révélée
On sait que malgré une forte volonté
déclarée, il n’a pas été possible d’opérer
une distinction claire entre ce qu’est une
religion et ce qu’est une secte. Ce que
l’on appelle une « grande religion », finalement,
c’est une secte qui a réussi, une
secte qui, d’abord minoritaire et souvent
elle-même persécutée, est devenue
majoritaire. S’appuyant sur une vérité
révélée et miraculeuse, les religions sont
des dogmes autoproclamés. Est-il légitime
qu’ils contraignent chaque individu
à adopter leur façon sectaire de se
vêtir, de se nourrir, de penser et d’agir ?
L’histoire nous a appris que le recours
à une vérité révélée, l’appel au divin
surnaturel, sont toujours mis, comme par
miracle, au service d’un pouvoir politique
épris d’hégémonie.
L’Ecole et l’Université française ont pour
vocation d’élaborer et de transmettre des
connaissances scientifiques validées et non
des croyances irrationnelles, de transmettre
des savoirs et non des fictions.
Nous avons reçu, aux Ceméa, le luxueux
ouvrage intitulé L’Atlas de la Création, sous
la signature de l’auteur turc Harun Yahya,
ouvrage qui accuse la Théorie de l’évolution
darwinienne d’être un tissu de mensonges
et d’inventions de toutes pièces.
Faudra-t-il accepter que s’édifient en
France, comme c’est le cas aux Etats-Unis,
des musées en l’honneur du créationnisme,
et que se développent des enseignements
glorifiant le « dessein intelligent » ?
Les écoliers devront-ils apprendre que
les espèces ont été créées brutalement et
une fois pour toutes il y a seulement
quelque dix mille ans ? Rappelons-nous
que Buffon, qui avait contesté cette
conception fixiste, a été mis à l’index.
Certes, le temps des bûchers et de
l’Inquisition était passé, mais sous la pression
de l’Eglise, il fut contraint de renier
publiquement ses analyses et d’approuver
le dogme papal.
Imposer des mythes
Ce que nous remettons en cause, ce ne
sont évidemment ni les religions, ni le droit
légitime pour chacun de choisir librement,
en son for intérieur, la croyance de son gré ;
c’est la prétention à imposer aux autres des
mythes qui relèvent de l’irrationnel et qui
sont le fruit d’une révélation parmi mille
autres possibles. La laïcité, c’est précisément
le respect des croyances intimes et discrètes
de chacun et non l’imposition de dogmes
extérieurs.
Une nouvelle guerre scolaire ?
Le désir d’harmoniser les systèmes universitaires
au plan de l’Europe ne doit pas
introduire subrepticement une incohérence
fondamentale dans le domaine des savoirs.
La recherche légitime d’une cohérence de
l’enseignement supérieur dans l’espace
européen, affirmée lors de la déclaration
de Bologne en 1999, ne doit pas devenir
le prétexte à l’irruption de l’irrationnel
religieux prêché en tant que tel, dans
le champ des connaissances à visée scientifique.
En France, des députés, des sénateurs, des
Présidents d’université, la Ligue des droits
de l’homme et la Ligue de l’enseignement,
ont déjà réagi avec à propos. Un recours
contre le décret d’avril a été déposé auprès
du Conseil d’Etat. Nous nous associons avec
vigueur à cette défense de la laïcité de la
République. Cette menace insidieuse doit
être éliminée. Il faut faire en sorte que
soient annulés l’accord et le décret qui sont
le germe d’une nouvelle guerre scolaire.
Nous le voyons, la vie des associations n’est
pas toujours un long fleuve tranquille.
Espérons que nous aborderons bientôt
des rivages moins tumultueux, et plus
souriants. ■