À votre bon coeur, messieurs dames ! (Editiorial de François Chobeaux de VST n° 109)

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Lentement mais sûrement, la protection sociale solidaire se délite. La prise
en charge de la santé est en baisse ; la presse évoquait fin novembre
le coût des soins restant à la charge des personnes sous l’effet des franchises
médicales, des baisses de remboursements, des dépassements d’honoraires
de la médecine libérale : 15 % des ressources d’un ménage
modeste. Les crédits nationaux des structures d’accueil d’urgence et de
stabilisation sociale ont été réduits de 30 % l’été dernier, avec comme
conséquences la fermeture de structures trop petites pour assumer le
coup, des réductions de personnel, l’arrêt de prises en charge de familles
en hôtel… Les hôpitaux publics sont financièrement étranglés. Urgences
saturées, services temporairement fermés, personnels à bout…
Les réponses sont toujours les mêmes : il n’y a plus d’argent, c’est la crise,
on ne peut pas dépenser plus qu’on a… On connaît. D’autres réponses
existent pourtant : fiscalité plus égalitaire portant sur l’ensemble des revenus,
arrêt des cadeaux fiscaux politiques, mise en question du système
de santé libéral avec les médecins payés à l’acte, les pharmaciens-épiciers
et les profits des labos pharmaceutiques…
Et ce n’est pas fini : pour 2011, des réductions de financements de 10,
15, 20 % sur le social sont annoncées dans les couloirs des administrations,
et se lisent dans les filigranes de rapports publics.
Arrive alors dans ce paysage sinistré ce qui semble une belle et bonne
idée, la mise en place du 5e risque de la protection sociale, le risque
« dépendance ». Belle idée, ou préfiguration du pire ? Jusqu’à maintenant,
la prise en charge de la dépendance est assurée par la solidarité
nationale financée par l’impôt. Son prélèvement est inégalitaire, certes.
Demain, ce financement sera assuré par des cotisations appuyées sur
les salaires, comme les autres risques de la Sécu ; encore plus inégalitaire,
et encore plus aléatoire. Et on parle déjà d’exonérer les employeurs
de cette charge insupportable pour eux. Donc après-demain, il sera vivement
suggéré de s’assurer volontairement, de façon « complémentaire »,
afin de compléter la prise en charge de base.
C’est ce qui se passe déjà avec les retraites et la santé : une prestation
de base est assurée par la collectivité publique grâce à l’impôt, ou par les partenaires sociaux avec la perception de cotisations appuyées sur
les salaires. Un complément est toujours possible, de façon volontaire :
hier les mutuelles santé et retraites, aujourd’hui et demain les assureurs
privés. Et ce sera pareil avec la dépendance. Cela s’appelle la logique
ultralibérale : ne comptez que sur vous !
Est-ce alors passéiste, ringard, de dire que la prise en compte et en charge
de la santé, celles de la vieillesse, du handicap, de la dépendance, sont
du ressort de la solidarité publique, nationale, parce que ce sont des éléments
centraux de ce qui fait société et de ce qui fait humanité ? Alors
que le modèle proposé se donne bonne conscience en assurant une prestation
de base tendanciellement en baisse, et ouvre grand la porte au
marché. Belle société !
Une autre solution existe, tellement belle qu’elle en fait pleurer dans les
chaumières. Elle est actuellement proposée comme remédiation aux
baisses fortes de moyens dans l’urgence sociale, elle repose sur deux
pieds : recours aux fonds privés et appel au bénévolat.
Fonds privés : en décembre, la planète a vibré avec la journée mondiale
contre le sida et les appels de fonds qui y étaient liés. La France a été
émue et a pleuré en écoutant Coluche chanter une nouvelle fois « Aujourd’hui,
on n’a plus le droit… », et le show-biz a fait son cirque caritatif
pour récupérer des sous pour les Restos du coeur. Le Téléthon a de
nouveau confondu quête et solidarité. Les pièces jaunes vont revenir pour
humaniser l’hôpital, action à laquelle s’attache également la fondation
Mac Donald, les vendeurs d’obésité… Alors en avant pour la quête institutionnelle,
fondations et entreprises ! Mais si des généreux donateurs
institutionnels sont trouvables pour les enfants handicapés et les mères
de famille dans le besoin, qui donnera pour ces fainéants menteurs de
toxicos ou pour les SDF alcoolos ?
Bénévolat : il ne s’agit pas dans cette logique moderne de penser le bénévolat de tous, le volontariat des jeunes (on dit aujourd’hui « Service
civique ») comme une richesse, une action solidaire d’évidence complémentaire et organiquement liée à l’action publique et ses professionnels qualifiés et salariés (voir le dossier de ce numéro), mais très crûment de
dire que puisqu’il y a moins de sous pour payer des pros, il n’y a qu’à
prendre des bénévoles, c’est gratuit, et des volontaires, c’est pas cher.
L’année 2011 est l’année européenne du bénévolat et du volontariat.
Facile, pas cher, et à la fois généreux et surréaliste. Le bénévolat comme
solution au lien social dans la machine qui le casse, il fallait le faire !
Une action publique étranglée, la marchandisation du social et de la santé en marche, une individualisation des responsabilités et des solutions, le caritatif et l’humanitarisme (différent de l’engagement humanitaire) qui
remplacent la solidarité : bonne année 2011 !

FRANÇOIS CHOBEAUX
Rédacteur en Chef de la revue VST,
Responsable national des secteurs jeunesse et social




09/03/2011
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