27/04/2017
Écrans Évolutions et enjeux

Christian Gautellier, Ven566


Notre société multi-écrans généralise les connections entre les objets, les personnes et les lieux, et a fait de chacun.e de nous, un usager-client, de plates formes numériques très puissantes. Pour les jeunes, il s’agit de leur principale pratique de loisirs, tant au regard de la durée passée devant les écrans, que de leurs usages et des services qu’ils fréquentent quotidiennement. À côté de l’école et de la famille, ces écrans-médias et réseaux ont pris une place prépondérante dans la construction cognitive, affective et citoyenne des enfants et des jeunes.

De l’argentique au numérique Historiquement, dans les années Soixante dix à Quatre-vingt, les Ceméa ont investi les technologies de l’image et du son, en les intégrant dans des projets culturels autour de la photo et ses joies du développement sous les lampes à lumière rouge, autour du cinéma et le bon vieux super 8 avec la colleuse pour les montages, de la vidéo et de la presse, en référence à la pédagogie Freinet… Leur parti-pris était de mettre les jeunes en situation de création de contenus, démystifiant les technologies, en les mettant au service de projets d’expression. Il s’agissait également de développer chez eux une éducation au regard et une compréhension de la fabrique de l’information…

Aujourd’hui depuis la bascule dans le XXIe siècle, ces technologies 2.0 voire déjà 3.0, s’appuyant sur la puissance du numérique et de ses réseaux se sont glissées dans tous les domaines de la vie de manière quasiment invisible, mais avec une puissance décuplée, si l’on songe au potentiel porté par l’intelligence artificielle, les objets connectés et la force des algorithmes.

Le numérique a ceci d’implacable et d’irréversible qu’il ne se contente pas d’un perfectionnement technique d’outils particuliers, mais s’insère et agit, au coeur même de notre culture et du lien social, modifiant jusqu’à notre rapport aux autres et notre regard sur le monde. L’usager dans ces univers n’est souvent qu’une valeur marchande, enfermé dans des stratégies de persuasion, qui capte en permanence son attention.

Pour s’approprier de manière citoyenne les cultures de l’information, de l’image, de la coopération et du partage, pour apprendre à se construire une identité et une présence dans les espaces numériques valorisantes, les Ceméa à travers les actions de leur département « Médias, Éducation critique et Engagement citoyen » accompagnent les jeunes vers l’acquisition d’un ensemble de compétences.

Des compétences nécessaires et diversifiées Ces compétences sont opératoires : savoir comment fonctionnent les plates formes, savoir les détourner (apprendre à créer et modifier les espaces numériques dans un regard critique), éditoriales (écriture, annotation, lecture, hiérarchisation de l’information, publication) et organisationnelles – navigation, tri, filtrage, évaluation. Elles recouvrent également des dimensions économiques, de droit et de citoyenneté, en référence à la Convention internationale des droits de l’enfant.
Les applications connectées incitent et développent des usages d’internet facilitant toujours plus la production et la diffusion de contenus. Nous ne pouvons plus nous contenter d’une éducation à la production de contenus comme nous avons pu le faire dans les années Quatre-vingt… Car ces applications connectées induisent, la prolifération de prises de parole sur n’importe quel sujet, confondant le commentaire spontané avec une opinion construite et engageant une pensée. Elles favorisent la confusion entre le savoir et les croyances, ouvrant la porte à la rumeur, aux informations « complotistes  »… hiérarchisant les informations en fonction d’algorithmes qui nous enferment dans des « bulles ». Elles transforment la vie privée en norme de communication, d’où le déploiement d’applications sur les smartphones nous donnant la garantie de gagner toujours plus en popularité. Les compétences nécessaires, selon notre mouvement d’Éducation nouvelle, doivent s’articuler à deux valeurs fondamentales, la critique et la création, c’est un retour aux fondamentaux de l’éducation populaire. Face à l’individualisme des écrans qui ne fait que s’accentuer pour beaucoup de jeunes connectés, en permanence rappelés à l’ordre par leurs applications elles mêmes de rester connectés, les Ceméa proposent des pratiques remettant le collectif au centre des démarches et la déconnexion comme un élément de vie sociale, en appui sur des valeurs laïques, citoyennes, de vie sociale. Ce triple ancrage est au coeur des dispositifs et des actions d’éducation aux médias, à l’information et au numérique que nous mettons en oeuvre aujourd’hui, à l’école, dans les structures de loisirs ou à caractère social, dans les formation d’éducateurs, d’animateurs…

Un combat de valeurs et de conception du monde Mais l’approche sur les terrains de l’éducation et de la culture ne suffit pas. Nous devons l’articuler avec un engagement dans l’espace public, au regard des rapports de force qui s’y déploient. Les Ceméa opposent à travers le collectif Enjeux e-médias, créé en 2012 une résistance aux stratégies des grandes groupes comme les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon,Microsoft) et construisent des propositions alternatives. Nous agissons ainsi en partenariat avec des collectifs de journalistes citoyens, pour une information citoyenne de qualité, garant de toute vie démocratique. En appui avec d’autres notamment les associations promouvant une économie du partage et du « commun », nous intervenons en tant que société civile, auprès des pouvoirs publics et des organismes comme le CSA, la CNIL, le Défenseur des droits… dans une démarche de co-régulation citoyenne contre le leurre de la seule auto-régulation des industries numériques et du marché.
En un demi-siècle, les Ceméa sont passés d’une approche « outils », nos groupes de travail se dénommaient alors « groupe photo, groupe cinéma » (années Soixante-dix), à une vision plus globale à travers un département « Nouvelles technologies de l’information et de la communication » (années Quatre vingt- dix), puis à une approche centrée sur les publics comme le montre l’appellation du département national « Enfants, écrans, jeunes et médias » dans les années 2000… Aujourd’hui en s’appuyant sur leur pôle national « Médias, Éducation critique et Engagement citoyen », les Ceméa ancrent leurs actions dans une approche plus politique et sociétale pour que les médias, au regard de l’influence qu’ils ont sur le développement des personnes, leur socialisation et de leur impact sociétal en termes de vie démocratique, s’inscrivent dans un projet éthique et humaniste.




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